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Marijuana, cryptomonnaie, technologie… de nombreux clients parlent des fonds qui y sont consacrés les yeux remplis d’étoiles. Attirés par les histoires de richesse instantanée, ils veulent se lancer dans ces titres à la mode pour gagner le gros lot. Faut-il freiner leur enthousiasme?

Placements en vogue et plan financier à long terme ne vont pas nécessairement ensemble. Les stratégies mises en place par les gestionnaires de portefeuille, bâties en fonction des objectifs et de la tolérance au risque du client, ne misent pas souvent sur des titres aussi volatils. De nombreux conseillers, comme Marie-Josée Turcotte, gestionnaire de portefeuille à BMO Gestion de patrimoine, et Tarik Haned, planificateur financier à la Caisse Desjardins des Versants du mont Royal, les comparent même à des billets de loterie.

« Ce n’est plus de l’investissement, c’est exactement comme une partie de poker », ajoute Tarik Haned.

Le rôle du conseiller consiste donc parfois à tempérer les ardeurs de ses clients. Hugo Lehoux, planificateur financier et conseiller en sécurité financière, en assurance et rentes collectives à Valeurs mobilières Groupe Investors, a sa propre technique. Il leur pose deux questions : « Avez-vous besoin de prendre ce risque-là? Êtes-vous prêt à possiblement perdre beaucoup d’argent? »

« Ce sont des questions qui font beaucoup réfléchir et la plupart des clients se rétractent. Pour les autres, je comprends qu’ils aiment le mouvement, mais il ne faut pas que leur plan financier soit uniquement établi en fonction de ce type de placements volatils », explique-t-il.

QUELLE RÉPARTITION D’ACTIF?

Si la plupart des conseillers interrogés acceptent de consacrer un certain pourcentage du portefeuille à ce type d’actifs, d’autres, comme Louis Bérard, vice-président et gestionnaire de portefeuille principal à la Financière Banque Nationale, refusent de les considérer.

M. Bérard considère que se procurer des titres à la pièce relève plus de la spéculation que de la gestion de portefeuille. Selon lui, si ce genre de produits ne fait pas partie de l’univers des titres qu’un conseiller suit, celui-ci devrait dire à son client de faire affaire avec des services de courtage à escompte.

« Il n’est pas nécessaire de prendre des risques indus pour atteindre les objectifs du client. La difficulté lorsqu’on effectue des placements, c’est d’être discipliné dans sa stratégie. Il faut garder la même sur une longue période et éviter de se laisser emballer par des produits à la mode », affirme-t-il.

Les autres gestionnaires interrogés comprennent que leurs clients puissent être attirés par ces titres en vogue et leur proposent d’allouer un certain pourcentage de leur portefeuille à ce type de placement tout en s’assurant de ne pas compromettre les objectifs du client.

« C’est sûr qu’on peut investir dans la chaîne de blocs, mais à petite dose, parce que c’est bien plus volatil et risqué que d’autres types de fonds et produits financiers », explique Olivier Cossette, conseiller associé et conseiller en sécurité financière au Groupe Investors.

« On va parler de 0,5 ou 1 % du portefeuille, déclare Marie-Josée Turcotte. On prend de toutes petites portions, simplement pour satisfaire l’envie des clients d’effectuer ce genre d’investissement. »

Tarik Haned permet à ses clients d’être plus gourmands et alloue entre 5 et 15 % de leurs investissements à ce genre de placement. Il calcule le pourcentage de façon à ne pas éloigner le client de ses objectifs financiers. Pour lui, il est important de permettre au client d’en faire l’essai, car il croit que s’il refuse, certains pourraient faire des investissements seuls en ligne, ce qu’il estime être plus risqué.

COMMENT FAIRE SON CHOIX?

Comme avec le reste du portefeuille du client, lorsque les conseillers se lancent dans les actifs à la mode, ils préfèrent diversifier pour diminuer le risque.

« Par exemple, il y a énormément de sociétés de cannabis, en ce moment. Pour un lot de 25 entreprises aujourd’hui, dans cinq ou dix ans, quand le marché aura évolué, il n’y en aura peut-être qu’une ou deux qui auront survécu et seront prospères », explique Marie-Josée Turcotte.

Ainsi, la gestionnaire de portefeuille conseille plutôt à ses clients de miser sur les fonds à gestion active ou les fonds indiciels « pour détenir un nombre de joueurs important ». Le risque est ainsi beaucoup moins grand que si le client décide de ne se concentrer que sur une ou deux firmes.

Les conseillers expliquent aussi à leurs clients que pour faire des bénéfices, il faut savoir à quel moment saisir les occasions. Il s’agit d’acheter le produit lorsqu’il est encore en phase de croissance et non pas lorsqu’il est à maturité et risque de redescendre.

« Pour les titres à la mode, il faut être là au début, explique Hugo Lehoux. Si le client en a entendu parler, il y a de grosses chances qu’il soit déjà trop tard. »

« En général, quand on commence à parler en bien d’un produit, c’est que, déjà, on n’est pas loin de la maturité », ajoute Tarik Haned.

PAS TOUS PAREILS

Finalement, les conseillers refusent de miser sur ces actifs simplement parce qu’ils sont à la mode. Ils investissent dans ceux-ci lorsqu’ils pensent qu’ils peuvent avoir des retombées à long terme. Ainsi, aucun des gestionnaires interrogés n’a d’estime pour les placements dans la cryptomonnaie.

En revanche, pour Hugo Lehoux, la chaîne de blocs, la technologie qui se cache derrière la cryptomonnaie, est nettement plus intéressante. « Je pense qu’elle peut aider de nombreux secteurs dans leur développement », explique-t-il.

Pour réduire le risque, le planificateur financier choisit de placer des capitaux dans la chaîne de blocs avec des fonds comme Fidelity Innovations mondiales. Ce fonds comporte des titres de compagnies qui investissent dans la chaîne de blocs, mais aussi de compagnies technologiques. « Lorsqu’on investit dans un fonds commun de placement, ça permet de participer à l’innovation tout en réduisant notre risque », conclut-il.

Marie-Josée Turcotte préfère aussi les produits peu gérés comme les fonds négociés en Bourse, ou encore les fonds communs de placement.

« On achète un fonds que d’autres gèrent, parce que ce n’est pas quelque chose que nous pouvons faire nous-mêmes étant donné la complexité de la chose. Il y a très peu de liquidités, car le nombre de vendeurs et d’acheteurs est limité, c’est très difficile à gérer. Nous allons garder ce produit sur trois ou cinq ans, et laisser le gestionnaire du fonds le gérer de façon très active. »

Même si vous devez jongler avec les envies de vos clients, plusieurs moyens existent pour gérer leur folie des grandeurs de façon efficace et peu dommageable. Parmi toutes ces options, le mieux reste de choisir celle avec laquelle vous êtes le plus à l’aise.

UNE ERREUR D’APPRÉCIATION

Martin Lalonde est gestionnaire de portefeuille et président du cabinet Rivemont, qui offre justement un fonds de cryptomonnaies. Selon lui, les conseillers qui craignent les fonds à la mode sont ceux qui ont raté une occasion.

Il rappelle que le titre de Canopy Growth, l’une des plus importantes sociétés de marijuana cotées en Bourse, est passé de 4 à 60 $ en très peu de temps, et que rien n’empêche de croire qu’il prendra encore de la valeur. M. Lalonde est d’avis que cela vaut tout de même la peine d’investir dans les actifs à la mode.

Il soutient que lorsqu’une entreprise est lancée dans un nouveau secteur, il est très difficile d’analyser ses titres et ainsi prévoir les flux monétaires futurs. Selon lui, un conseiller qui compare ce genre de fonds à la loterie avoue justement son incapacité à faire cet exercice.

« Ce genre d’entreprises demande simplement une analyse particulière. Les conseillers qui décident de ne pas les considérer ne savent pas la faire, estime-t-il. Mais si on ignore ces fonds, il y a de grands pans de l’économie qui ne seront pas connus des clients. »