Depuis son apparition dans le budget fédéral présenté en mars 1957 par Walter Harris, ministre des Finances du gouvernement libéral de Louis Saint-Laurent, puis deux ans plus tard dans le budget du Québec, le Régime enregistré d’épargne-retraite (REER) a servi de bas de laine à des millions d’épargnants d’un océan à l’autre.

À l’époque, la contribution était plafonnée à 10% du revenu de l’année précédente, pour un montant maximal de 2500$, et les Canadiens y avaient versé environ 27millions de dollars. Six décennies plus tard, les plus récentes données de Statistique Canada (année fiscale 2014) indiquent un total de 5974180 cotisants pour une somme de 38,6 milliards de dollars.

Selon un sondage mené en ligne par CROP en novembre auprès d’un échantillon représentatif de 1 000 Québécois, 64% des familles de la Belle Province cotiseraient à un REER, tandis que 47% détiendraient un compte d’épargne libre d’impôt (CELI) et 45% un régime enregistré d’épargne-études.

À 60ans, le Régime enregistré d’épargne-retraite semble donc loin de la retraite, et si la tendance se maintient, il devrait faire un vigoureux centenaire!

1) Retour sur 60ans d’histoire

L’histoire du REER a commencé en 1957 avec une modification de la Loi de l’impôt sur le revenu. Celle-ci a permis aux contribuables de cotiser à des régimes d’épargne personnels afin de pouvoir disposer d’un revenu de retraite durant leurs vieux jours et profiter ainsi des avantages fiscaux dont bénéficiaient déjà les participants aux Régimes enregistrés de pension (REP) offerts par l’employeur, rappelle Conseiller dans un article publié en janvier.

Au début, les Canadiens ont cependant démontré peu d’enthousiasme pour ce nouveau véhicule d’épargne, qui s’appelait alors une «rente de retraite enregistrée», comme le rappelle Nicholas Shields, planificateur financier pour le Groupe Investors. «Le but initial était d’encourager l’épargne-retraite, et c’est toujours le cas aujourd’hui, explique-t-il. Ce qui a changé, en revanche, c’est que durant les premières années, une personne qui ne cotisait pas perdait ses droits; autrement dit, ceux-ci ne s’accumulaient pas. Alors que depuis 1990, et surtout 1996, les limites de temps ont été abrogées, ce qui permet désormais aux particuliers d’accumuler ad vitam aeternam leurs droits de cotisation.»

Dans les années 1950 et 1960, les particuliers pouvaient compter sur le fait que les gouvernements, et surtout les employeurs, allaient s’occuper de leur retraite, souligne le planificateur financier «Toutes les grandes compagnies proposaient à leurs employés des régimes de retraite à vie, mais les choses ont beaucoup changé depuis. Il y a de moins en moins d’employeurs qui offrent un fonds de pension, et au lieu que celui-ci soit à prestation déterminée, il est généralement plutôt à cotisation déterminée. Les gens ne peuvent donc plus se fier autant qu’autrefois à l’État ou à leur employeur et ils sont obligés d’accumuler eux‑mêmes une bonne partie de l’argent qui leur servira à financer leurs vieux jours.»

«Au fil des ans, les différents gouvernements qui se sont succédé ont essayé d’élargir ses possibilités afin d’attirer un maximum d’épargnants. En faisant augmenter le montant des cotisations permises, ils ont voulu encourager les particuliers à économiser le plus possible. Globalement, depuis 60 ans, la tendance a été de leur permettre de cotiser toujours davantage», conclut Nicholas Shields.

2) Un moyen efficace d’épargner pour ses vieux jours

Dans un guide publié au mois de novembre, Placements MacKenzie note que le REER a beaucoup évolué au cours des 60dernières années et qu’il propose aux particuliers «de plus en plus d’incitatifs pour épargner en vue de la retraite». En effet, souligne la firme, «les régimes de pensions de l’État – Sécurité de la vieillesse et Régime de pensions du Canada/Régime de rentes du Québec – rapportent ensemble au maximum 19956$ par an aux particuliers de 65ans ou plus», ce qui est insuffisant pour la plupart des gens.

Rappelant le B.A.-BA du REER, Placements Mackenzie insiste sur le fait qu’il présente de nombreux avantages, notamment sur le plan fiscal, et qu’il offre «une vaste gamme d’options de placement et, surtout, l’assurance que vous aurez un revenu suffisant pour jouir d’une retraite confortable.» Conclusion de la firme : avec l’aide de votre conseiller, qui vous fera des recommandations tout en tenant compte de votre tolérance au risque, «vous vous garantirez la tranquillité d’esprit lorsque vous choisirez des placements enregistrés comme pierre angulaire de votre stratégie de placement à long terme.»

De son côté, Retraite Québec (anciennement appelée Régie des rentes) récapitule «Tout ce que vous devez savoir sur les REER» dans un Flash retraite : comment ils fonctionnent par rapport à l’impôt; comment cotiser au régime de son conjoint; comment calculer ses cotisations et ses retraits; que devient un REER à 71ans; quelle différence y a-t-il entre un REER individuel, un REER collectif et un REER autogéré; etc.

3) Le REER convient-il toujours à la génération Y?

Si la décision de cotiser à un REER était facile à prendre pour les baby-boomers, les choses sont un peu plus compliquées pour les membres de la génération Y ou les millénariaux, nés entre le début des années 1980 et le milieu des années 1990, estime Jonathan Chevreau dans un article publié en janvier dans le Financial Post (en anglais).

Le fondateur du Financial Independence Hub, à Toronto, et coauteur du guide Victory Lap Retirement, y explique qu’en tant que baby-boomer, il a toujours cru à la pertinence de maximiser ses cotisations au REER, qui a été le véhicule d’investissement idéal pour sa génération. Toutefois, poursuit-il, ce n’est plus forcément le cas pour les plus jeunes, en particulier les membres de la génération Y qui ont à la fois accès au CELI et vont bénéficier du nouveau Régime de pensions du Canada (RPC) bonifié, en tout cas pour ceux qui résident hors du Québec.

Dans ces conditions, soutient Jonathan Chevreau, «la combinaison du CELI et du RPC amélioré rend le REER relativement moins convaincant pour les millénariaux qu’il ne l’était pour les baby-boomers. (traduction libre)» Après avoir fait ses calculs, il conclut que les premiers, à condition qu’ils ne se trouvent pas encore dans une tranche d’imposition supérieure, ont tout intérêt à privilégier la solution du compte d’épargne libre d’impôt, quitte à cotiser plus tard à un REER.

Quant aux couples à revenu élevé, ils ont avantage à utiliser les deux véhicules, d’autant plus que le crédit d’impôt généré par leurs cotisations à un REER pourra les aider à investir dans un CELI, ce qui leur procure un double gain, détaille le spécialiste. Celui-ci ne précise toutefois pas à partir de quel niveau de revenu ce dispositif devient intéressant.

4) Vaut-il mieux cotiser à son REER ou rembourser son hypothèque?

Dilemme classique, selon l’expert en finances torontois Tim Cestnick, qui résume ainsi le problème dans un récent article paru dans le Globe and Mail : «Dois-je contribuer à mon REER pour augmenter mon épargne ou plutôt rembourser mon prêt hypothécaire fin d’éliminer ma dette? […] La vérité, c’est que la réponse à cette question ne dépend pas seulement des mathématiques, soutient-il. Bien sûr, vous pouvez calculer quelle approche vous semble la meilleure d’un point de vue financier. Mais même ce résultat variera en fonction de votre personnalité. (traduction libre)»

Prenant l’exemple d’un particulier qui a souscrit un prêt hypothécaire de 100000$, Tim Cestnick explique que celui-ci pourrait le rembourser sur 10ans s’il paie chaque mois 1107$ (sur la base d’un taux d’intérêt de 6%, correspondant au taux approximatif actuel). Au bout des 10ans, il pourrait utiliser ce montant de 1107$ pour l’investir dans son REER pendant 15ans, ce qui donnerait un rendement de 6%. Il pourrait aussi investir les économies d’impôt ainsi réalisées dans ce même REER. Conclusion du spécialiste : «Au bout de 25ans, non seulement il n’aurait plus d’hypothèque, mais il aurait accumulé 414696$ dans son régime enregistré d’épargne-retraite. (traduction libre)»

Tim Cestnick compare ensuite ce premier cas de figure avec une situation dans laquelle le même particulier paierait son hypothèque de 100000$ sur 25 ans plutôt que sur 10 ans. Son paiement mensuel serait alors de 640$, toujours au taux de 6%. Dans ce cas, il pourrait utiliser la différence entre le paiement hypothécaire de 1107$ du premier scénario et celui de 640$ du second scénario, et investir chaque mois ce montant, soit 467$, dans son REER. Enfin, le particulier pourrait là encore verser dans son régime les économies d’impôt réalisées chaque année grâce à ses déductions d’impôt. Résultat, après 25ans il serait sans hypothèque et aurait amassé 415866$ dans son REER. Conclusion de Tim Cestnick : si votre taux hypothécaire est égal ou supérieur au rendement à long terme de votre REER, il est préférable de rembourser en priorité votre prêt. En revanche, si le taux de rendement de votre régime est constamment plus élevé que le taux hypothécaire, mieux vaut en général payer le minimum du prêt et investir le reste dans un REER. Le défi, cependant, est qu’il y a plus à considérer que les mathématiques.

Mais attention, met en garde l’expert en finances : une fois ces calculs effectués, d’autres paramètres doivent être pris en compte. Par exemple, êtes-vous plutôt épargnant ou dépensier? Si vous payez votre prêt plus rapidement en versant plus que le minimum, serez-vous assez discipliné, une fois qu’il sera remboursé, pour mettre chaque mois le même montant dans votre REER? De même, si vous vous astreignez à un tel effort sur une si longue durée, ne risquez-vous pas d’avoir ensuite des regrets, de vous dire que vous êtes passé à côté des meilleures choses de la vie? «Si vous n’avez pas la discipline nécessaire pour investir votre nouveau flux de trésorerie une fois que votre prêt hypothécaire sera remboursé, mieux vaut peut-être contribuer à votre REER dès aujourd’hui plutôt que d’attendre d’avoir remboursé l’hypothèque pour commencer à le faire (traduction libre)», conclut Tim Cestnick.

5) Laisseriez-vous un robot gérer vos placements?

C’est la question que pose Fabien Major, fondateur de Major Gestion Privée, dans une chronique publiée le mois dernier sur son blogue. En effet, depuis quelques mois, les Canadiens peuvent choisir dans leur REER et CELI des conseillers-robots, «c’est-à-dire des programmes informatiques qui rééquilibrent les proportions déterminées de différents fonds indiciels qu’une institution aura présélectionnés pour vous.»

Même si des représentants «en chair et en os» valident en ligne ou par téléphone la pertinence du choix des clients et remplissent les documents d’ouverture de compte, le fait est que «presque tout se fait par Internet ou via une application, les interactions et interventions humaines sont réduites au minimum.» Cette solution est donc faite «pour ceux qui aiment se débrouiller par eux-mêmes» avec un minimum de soutien extérieur… à condition qu’ils aient «très peu d’économies à investir», car les portefeuilles proposés sont «très simplifiés, voire simplistes», écrit Fabien Major.

En effet, relève-t-il, l’utilisation d’un conseiller-robot ne permet guère la diversification de ses actifs. «En limitant le contenu des portefeuilles aux indices à la mode, l’investisseur ne pourra exposer ses capitaux aux sociétés en croissance hors de la vue de la foule ou bien sélectionner uniquement les entreprises les mieux gérées et bien capitalisées.» Autre inconvénient, selon lui, les robots-conseillers semblent certes peu gourmands en frais, mais au final, «à voir le peu de valeur ajoutée fournie, je trouve que 0,75% à 1,25% sur l’actif confié est très onéreux», précise monsieur Major.

Enfin, avertit le fondateur de Major Gestion Privée, les investisseurs tentés par l’expérience ne devraient pas oublier que ces robots ne leur feront pas de plan financier, fiscal ou successoral, ni d’analyse de leurs assurances, ni de conciliation avec leurs régimes collectifs, «de stratégies de décaissement, de répartition stratégique en fonction de changements économiques et politiques, etc.». Sa conclusion? «Les robots-conseillers sont de beaux gadgets et ils vont fort probablement demeurer dans le paysage financier encore longtemps, comme les machines distributrices de friandises et de boissons dans les écoles, hôpitaux et aéroports. Ça fait la job, quand tout est fermé et qu’on a très faim (…), mais les robots-conseillers ne remplaceront jamais les humains.»