Malgré la progression continue de l’espérance de vie des hommes ces dernières années, 70 % des 85 ans et plus et 91 % des centenaires sont des femmes. L’amélioration des conditions de vie et de santé à un âge avancé ainsi que le contrôle de la fécondité ont modifié sensiblement leur longévité, permettant désormais d’envisager l’ajout d’une vingtaine d’années après la retraite; une partie de la vie qui comporte pour les femmes, des conditions spécifiques sur le plan économique et matrimonial ainsi qu’en matière de santé. 

Karine Prud’homme est diplômée de la maîtrise en travail social à l’UQAM. Elle a mené une recherche[1] dans la région de Montréal auprès de femmes âgées vivant seules. Loin des stéréotypes souvent négatifs, voire misérabilistes, véhiculés par la société, cette étude démontre que ces femmes vivent le plus souvent cette situation comme un moment de liberté et d’émancipation, même si tout n’est pas rose chaque jour.

Conseiller : Comment explique-t-on que les femmes vieillissent plus souvent seules que les hommes?

Karine Prud’homme : L’espérance de vie plus élevée chez les femmes que chez les hommes fait en sorte qu’elles survivent souvent à leur conjoint, d’autant qu’elles sont la plupart du temps plus jeunes qu’eux. Elles sont aussi moins nombreuses à se remettre en couple après un veuvage ou même à la suite d’une séparation. Ce qu’elles nous disent, c’est qu’elles ne souhaitent pas « être à deux pour être à deux ». Elles veulent trouver la bonne personne. Qu’il s’agisse de séparation ou de veuvage, après une période difficile de transition de deux ans environ, elles semblent bien vivre le fait d’être en solo.

On a pourtant l’image de femmes seules, isolées, subissant le rôle de la femme esseulée…

Dans notre société, vieillir seul chez soi est souvent perçu très négativement. Les images véhiculées par les médias et la publicité sont souvent celles de couples actifs vivant une vieillesse axée sur les loisirs et les plaisirs de la retraite. Cette forme de vieillissement positif accentue la représentation dramatique de la personne âgée qui vit seule. Mais lorsqu’on les interroge, ce n’est pas ce qu’elles nous disent. Elles nous parlent d’émancipation et de liberté.

Elle semble avoir subi la vie de couple toute leur vie…

Les femmes qui ont aujourd’hui environ 80 ans ont vécu l’effondrement du pouvoir religieux, l’avènement du féminisme et la redéfinition de la famille. Elles se sont pour certaines épanouies sur le marché du travail et ont eu un peu d’autonomie. Mais elles ont quand même été à un degré ou un autre des épouses, des mères et des grand-mères dévouées. Vivre en solo leur permet aujourd’hui d’être plus centrées sur leurs besoins et leurs désirs personnels; une femme m’a dit qu’elle pouvait enfin boire son lait comme elle le voulait!

Existe-t-il des différences de perception selon le milieu socio-économique?

Le panel était composé de femmes ayant des revenus annuels en dessous de 15 000 dollars, plusieurs autour de 25 000 dollars et quelques-unes au-dessus de 40 000 dollars. Il est certain que cela modifie les perceptions. Celles qui ont plus d’argent nous ont parlé de voyages. Elles ont également affirmé avoir plus accès aux outils technologiques et informatiques de type ordinateur, tablette électronique, cellulaire, etc. Elles sont moins inquiètes à l’égard de l’avenir que celles qui doivent économiser chaque dollar. Mais là encore, le désir de liberté entre en jeu. Les plus pauvres ne veulent pas perdre leur autonomie financière et se faire dicter ce qu’elles ont à faire, notamment en matière de logement.

Même si elles aiment vivre seules, n’y voient-elles pas quand même quelques désavantages?

Elles se voient parfois obligées de couper les ponts avec des relations de longue date parce que ce sont des amis de couple et qu’il devient plus difficile de sortir à trois. Elles ont donc tout un réseau social à recréer en se faisant de nouveaux amis pour aller au restaurant ou partager une activité. Au-delà de cela, il y a tout l’aspect transport qui pose problème. Elles ne conduisent plus si tant est qu’elles aient déjà eu leur permis. Il y a des escaliers dans le métro, l’autobus les fatigue et elles n’ont souvent pas les moyens de prendre un taxi. Elles sont dépendantes de leur voisin pour aller à la pharmacie et attendent la visite d’un de leurs enfants pour faire quelques courses. Bref, elles sont en perte de mobilité et elles se débrouillent comme elles peuvent faute de solution idéale.

Le point de vue d’André Lacasse, planificateur financier, conseiller en sécurité financière et représentant en épargne collective à Services financiers Lacasse

Planifier sa retraite est encore plus important pour les femmes que pour les hommes, affirme André Lacasse. Car non seulement statistiquement, elles ont de réelles possibilités de vivre plus longtemps que les hommes, mais en plus, elles ont souvent de plus petites retraites.

En cause, les congés de maternité qui les privent d’années de cotisation à la Régie des rentes du Québec (RRQ), voire, le cas échéant, à leur fonds de pension. Le fait également, surtout lorsqu’elles sont en couple et qu’elles ont des enfants, qu’elles sont assez nombreuses à opter pour un temps partiel afin de concilier travail et vie familiale. Sans oublier qu’à travail égal, elles sont moins rémunérées que leurs homologues masculins, même si, d’après ce que M. Lacasse peut observer chez ses clientes, cette différence a tendance à s’atténuer chez les 35 ans et moins.

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« Pour toutes ces raisons, les femmes mettent moins d’argent de côté pour leur retraite que les hommes, résume le planificateur financier. D’où la nécessité de leur sortir des modèles de planification afin de bien leur faire comprendre ce qui leur manque pour vivre la retraite de leurs rêves. »

André Lacasse ajoute qu’au Québec, les couples se marient moins qu’ailleurs au Canada et que cela entraîne aussi des conséquences sur l’avenir, en cas de séparation.

« Dans le cas d’un mariage, les REER font partie du patrimoine familial, explique-t-il. En cas de divorce, ils sont partagés équitablement. Ce n’est pas le cas des conjoints de fait. Ce que je conseille donc, c’est soit d’ouvrir un compte REER de conjoints, soit que monsieur cotise au REER de sa conjointe si leurs revenus sont très inégaux. »

Le plus souvent possible, lorsqu’il reçoit un couple en consultation, André Lacasse présente une planification de retraite conjointe et deux planifications individuelles dans l’optique d’une séparation. Cela permet aux deux membres du couple de prendre conscience de l’injustice et de l’iniquité.

Selon lui, cette question devrait être rapidement et sérieusement abordée par Québec.

« Je ne comprends pas qu’en 2018, il n’y ait pas de notion de patrimoine familial pour les conjoints de fait, conclut-il. Dès qu’il y a un enfant, les couples qui vivent maritalement devraient avoir les mêmes droits à la retraite que les couples mariés. »


[1] Seules ensemble : exploration des liens sociaux de femmes du grand âge habitant seules – Karine Prud’homme, mai 2018