Combien de fois, alors que vous vous plaigniez d’avoir subitement une perte d’équilibre, des douleurs aux articulations ou des trous de mémoire, vous a-t-on répondu « c’est normal à votre âge! » Et pourtant, les derniers développements de la science prouvent que la vieillesse n’est pas synonyme d’obsolescence programmée.

Denis Fortin est physiothérapeute. Selon lui, le corps humain est un exemple parfait de durabilité et de longévité si tant est qu’on lui offre un environnement propice. Dans son dernier ouvrage intitulé, C’est normal à votre âge, il s’appuie sur les plus récentes données scientifiques pour livrer un plaidoyer en faveur d’une médecine préventive et non discriminatoire.

Conseiller : Selon vous, cette petite phrase maintes fois entendue au cours de sa vie, à savoir « C’est normal à votre âge », est non seulement fausse, mais aussi dangereuse?

Denis Fortin : Les professionnels de la santé ne devraient jamais prononcer cette phrase. Il existe un lien de confiance entre le patient et le médecin, qui fait que ce que dit le praticien n’est pas contesté. Le patient intériorise cette phrase, d’autant plus qu’il l’a maintes fois entendue. Or, la santé est influencée par plusieurs facteurs, dont l’âge, mais pas uniquement celui-ci. Cette phrase sous-entend qu’on ne peut rien faire pour aider. Il y a une discrimination qui s’opère : on ne va pas traiter quelqu’un parce qu’il a atteint l’âge X. Les conséquences peuvent être très graves.

À quelles conséquences pensez-vous?

Prenons l’exemple des douleurs. Si l’on ne les traite pas, le corps va s’adapter. Celui-ci va modifier sa façon de bouger, il va compenser et cela peut engendrer d’autres douleurs, voire des complications ou des maladies. Cette douleur va peut-être inciter celui qui la subit à être plus sédentaire, ce qui peut générer des maladies chroniques. Cette situation engendre des conséquences sur la qualité de vie et sur la capacité des personnes à se prendre en main.

Il y a aussi l’équilibre. Si la personne âgée a des pertes d’équilibre et qu’on lui dit que c’est normal à son âge, elle n’a plus qu’à attendre la chute… alors qu’il existe des moyens de la prévenir.

Comment explique-t-on que les gens affirment si souvent que c’est normal à cet âge-là?

Malgré les énormes progrès scientifiques réalisés ces dernières décennies, le système de santé, lui, a du mal à évoluer. Aujourd’hui, on sait que les muscles et le cerveau sont des parties du corps qui s’adaptent et se modifient tout au long de la vie. Il y a trente ans, on croyait que ces changements ne se manifestaient plus avec l’âge. Il était donc normal d’avoir des problèmes d’équilibre et des pertes cognitives passé un certain âge, et il était vain de faire de la prévention. À partir du moment où l’on sait que c’est faux, la vieillesse ne vient pas forcément avec son lot de maladies. Il devient donc important d’investir en prévention, mais ce n’est absolument pas ce que nous faisons.

Selon vous, en tant que société, devrions-nous rejeter la faute sur différentes habitudes?

Il y a cent ans, l’espérance de vie n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui et les gens mouraient surtout d’infections. Puis, petit à petit, nous avons  quitté le règne des infections pour basculer dans l’ère des habitudes. Parmi les cinq causes de décès les plus fréquentes au Canada, quatre sont principalement attribuables à des habitudes liées à la suralimentation, la malbouffe, le tabagisme, la sédentarité, l’alcoolisme ou encore la toxicomanie. Ce qui signifie que si l’on s’acharnait autant à prévenir les maladies qu’à les diagnostiquer, l’espérance de vie ferait un bond prodigieux. Il s’agirait de briser ces habitudes tout en cessant de mettre la faute sur le vieillissement lorsque surviennent des problèmes de santé évitables. Ainsi, les gens vieilliraient en meilleure santé. On a pu observer le phénomène dans la lutte contre le tabagisme, car en très peu de temps, le nombre de fumeurs a chuté de manière vertigineuse; l’accroissement de l’espérance de vie en témoigne.

Est-ce que cela engendrerait des économies en matière de santé publique?

C’est évident. Aujourd’hui, l’immense majorité des budgets est attribuée aux services d’urgence, aux hôpitaux, aux frais de médicaments et aux services de chirurgie. Bref aux mesures curatives! On sait aujourd’hui par exemple que l’épidémie d’obésité fait exploser les coûts en santé. Alors, pourquoi ne pas faire davantage de promotion en faveur de saines habitudes de vie tant sur le plan de l’alimentation que du sommeil ou de l’activité physique? Pourquoi continue-t-on à éteindre des feux ici et là alors qu’il faudrait plutôt s’occuper des « pyromanes »?

Et si je vous posais la question…

Il faudrait modifier profondément toutes les politiques publiques en santé. Le problème? Il y a un gros travail à faire. De plus, les effets sur les populations de même que sur les budgets ne se feraient pas sentir en quelques années, du moins pas au cours d’un mandat électoral. Je considère qu’il y a manifestement un manque de courage politique.

Le point de vue de
Gaétan Veillette, planificateur financier au Groupe Investors

Les problèmes graves de santé peuvent avoir une incidence sur le bien-être financier des retraités, affirme M. Veillette. Ceux-ci occasionnent souvent des frais de déplacement ou de médication qui peuvent s’avérer très élevés et quelquefois, il faut acheter de l’équipement en raison d’un handicap. Par ailleurs, dans certains cas, les personnes à capacité réduite doivent aller vivre dans un centre.

« Parmi les moyens à considérer de manière proactive, indique-t-il, il y a, par exemple, la réorganisation du patrimoine qui viserait à se qualifier éventuellement pour les régimes d’état afin de bénéficier d’un hébergement dans un CHSLD. Le statut de séparation involontaire est aussi une solution. Mis en place par le gouvernement fédéral, ce mécanisme est destiné aux couples qui ne peuvent pas vivre ensemble pour des raisons indépendantes de leur volonté. Prenons l’exemple d’un couple où monsieur a une rente de retraite d’employeur de 40 000 $ par année alors que madame n’a aucun revenu autre que la pension de la Sécurité de la vieillesse (PSV). Celle-ci connaît subitement une période de capacité réduite et doit aller résider dans un centre spécialisé. En demandant le statut de séparation involontaire, madame pourrait avoir droit au Supplément de revenu garanti (SRG) à partir de 65 ans si elle se qualifie, et ce, sans tenir compte des revenus de son mari. »

« Parfois, ce sont les problèmes de santé qui empêchent un aîné de générer un revenu à temps partiel », ajoute Gaétan Veillette.

Le planificateur financier nuance cependant ses propos en rappelant que les coûts élevés en santé peuvent généralement être déductibles dans les crédits d’impôt non remboursables sous certaines conditions.« Le rendement fiscal du crédit d’impôt est de 32,5 % lorsque les soins de santé excèdent 3 % du revenu net », précise-t-il.