Espérance de vie en hausse, soins de santé plus chers dans la soixantaine : plus le temps passe, et plus le système public de retraite devient insuffisant pour subvenir aux besoins de la population.

Une suggestion : relever à au moins 40% le taux de remplacement du revenu d’avant la retraite, augmenter le maximum des gains admissibles à au moins 69900 dollars et aider davantage les personnes à faible revenu. C’est ce que propose de faire l’économiste Ruth Rose, professeure à l’UQAM durant 35ans, dans un document d’analyse rédigé pour le compte de l’Observatoire de la retraite.

Rappelons qu’aujourd’hui, le Régime de rentes du Québec (RRQ) et le Régime de pensions du Canada (RPC) couvrent environ un quart des revenus de la préretraite, à des taux de cotisation de 10,65% et 9,9% respectivement, payés en parts égales par les salariés et les employeurs. Même si la pension de la Sécurité de vieillesse, disponible pour tous à 65ans, ainsi que le Supplément de revenu garanti pour les plus démunis améliorent un peu le tableau, la majorité des revenus de la population retraitée provient d’un régime de retraite géré par l’employeur (lorsqu’il y en a) ou de l’épargne personnelle.

Conscients du problème, Ottawa et certains gouvernements provinciaux se sont entendus il y a quelques semaines pour faire avancer (un peu) les choses. Voici un tour d’horizon des derniers développements.

1) Plusieurs provinces se sont entendues pour bonifier le RPC

Réunis au début de l’été à Vancouver, les ministres des Finances fédéral et provinciaux ont discuté de différentes stratégies destinées à améliorer le sort des Canadiens retraités. À l’exception des représentants du Québec et du Manitoba, tous ont accepté de bonifier le RPC, rapporte Avantages. Ce changement est important, car «il entraînera une réévaluation des régimes de retraite dans l’ensemble du pays», prévoit Morneau Shepell. Cette décision «permet en outre aux gouvernements et aux promoteurs de régimes d’aller de l’avant avec des changements dont les régimes de retraite d’employeurs ont grandement besoin. (…) la prestation améliorée du RPC sera jusqu’à 50% plus élevée que la prestation maximale actuelle (…) [ce qui] contribuera éventuellement à combler l’insuffisance du revenu de retraite des Canadiens de classe moyenne», détaillent les analystes de la firme de services-conseils.

Aux termes de l’entente signée le 20 juin dernier, qui prendra effet en 2019, les cotisations d’un employé percevant un salaire de 55000$ augmenteront de sept dollars par mois, et la hausse se poursuivra pour atteindre 34$ d’ici à 2023; la cotisation des employeurs croîtra elle aussi du même montant. Cette stratégie sera mise en place pendant une période de septans, soit jusqu’en 2025. Par ailleurs, le montant maximal de revenu qu’il est possible de cotiser au RPC sera augmenté de 14% pour atteindre 82700$ en 2025; dans ce cas, les prestations annuelles maximales atteindront 17478$.

Pourquoi le Québec a-t-il rejeté cet accord? Son ministre des Finances est d’avis que la province possède déjà un organisme chargé d’administrer son régime public de retraite. Carlos Leitão a cependant admis que le Québec devait faire davantage pour trouver une façon de bonifier le RRQ. De son côté, le premier ministre Couillard a déclaré que la ratification de l’entente conclue à Vancouver aurait généré des frais trop importants pour les employeurs, les employés et les plus démunis. «On estime que 85% des Québécois et des Canadiens sont très bien préparés pour leur retraite, de façon correcte. Donc, il y a un 15% de la population, parmi les plus vulnérables qui sont particulièrement visés […] dont il faut s’occuper», a-t-il par ailleurs ajouté.

2) Les Québécois ne sont pas si bien préparés que cela

Cette affirmation de Philippe Couillard a fait sursauter certains observateurs, à commencer par Gérald Fillion qui affirme qu’il «est surprenant d’entendre le premier ministre dire que 85% des gens sont “très bien préparés pour leur retraite”. Il exagère. Les indicateurs sont beaucoup plus nuancés.» En réalité, poursuit le journaliste de Radio-Canada, ce chiffre provient d’une étude publiée en 2014 par McKinsey & Company, dans laquelle on lit que «“85% des ménages québécois sont en bonne voie de maintenir ou d’augmenter leur niveau de vie à la retraite”». Or, souligne-t-il, «il y a une distinction entre être “très bien préparés” et être “en bonne voie de”».

En outre, insiste l’animateur de RDI Économie, «cette statistique ne dit rien du niveau de vie au moment de la retraite et tient compte d’une réduction notable de ce niveau de vie dans le calcul, de 25% à 40% selon les niveaux de revenus entre la consommation enregistrée à 53ans et celle prévue à 65ans». Enfin, «plusieurs faits et enquêtes révèlent que la situation financière des Québécois est bien plus précaire que ne le laisse entendre le premier ministre : 6 Québécois sur 10 n’ont pas de régime d’employeur [et que] seulement 35% des travailleurs ont un régime à prestations déterminées [RPD] offert par leur employeur et, de ce nombre, les deux tiers sont des employés de l’État».

Il ajoute que «fondamentalement, un bon taux de remplacement des revenus de travail à la retraite se situe entre 50% et 70%. (…) le taux de remplacement actuel au Canada est autour de 40% en incluant la Sécurité de la vieillesse, le Supplément de revenu garanti et les rentes. Avec la réforme annoncée à Vancouver (…), on passera à environ 44% pour le Régime de pension du Canada, loin encore de la moyenne de l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques] à 52,9%.»

Son verdict? «Cette réforme n’améliorera pas du tout le revenu des prochaines cohortes à prendre leur retraite et très peu celui des générations futures, surtout dans un contexte où les régimes à prestations déterminées, dans le secteur privé en particulier, sont appelés à disparaître avec la prolifération des clauses de disparité de traitement.» «S’il est légitime pour le Québec de ne pas vouloir augmenter les cotisations des moins nantis de la société, il n’est certainement pas bien avisé de sous-estimer le défi des finances personnelles à la retraite pour un grand nombre de Québécois», conclut le journaliste.

3) Les conseillers doivent se préparer à l’augmentation de la longévité

«La planification de la longévité permet aux clients de mieux profiter de leur retraite», soutient RoccoTaglioni. Dans un article publié sur le site de Conseiller, le vice-président principal et chef de la distribution, assurance individuelle et gestion de patrimoine de la Financière Sun Life rappelle que «les gens d’ici vivent 25ans de plus qu’il y a un siècle» et que ce phénomène a «des répercussions profondes dans le secteur des services financiers». Les conséquences de l’augmentation de la longévité se feront sentir à tous les niveaux de la société, insiste-t-il, notamment chez les conseillers qui «devront aussi répondre aux besoins de retraite de leurs clients pour une période de vie encore indéfinie, qui peut durer quelques années ou plusieurs décennies».

Citant les travaux d’un directeur de recherche au MIT, Rocco Taglioni affirme que «les conseillers auraient avantage à approfondir leurs relations avec leurs clients et leurs familles, et à avoir avec eux des conversations plus générales». Ce chercheur préconise notamment l’instauration d’un «modèle d’affaires différent» afin d’optimiser «la valeur de leurs conseils» et de permettre «de répondre aux attentes accrues des clients, qui réclament des solutions ne se limitant pas aux seuls produits d’assurance et de placement».

Selon lui, les conseillers joueront un rôle de plus en plus central, tandis que «les conseils financiers reposeront sur l’expertise et les connaissances de plusieurs professionnels en ce qui concerne le vieillissement chez soi, la gestion des soins gériatriques, le transport, la formation et le travail à temps partiel». De manière générale, précise l’expert, «les clients s’attendent désormais à recevoir des conseils afin d’être en mesure :

√ de planifier leur formation et leur perfectionnement professionnel sur une plus grande durée de vie;

√ d’avoir un revenu de retraite qui ne s’épuise pas de leur vivant;

√ de gérer l’augmentation potentielle des coûts liés au traitement futur des troubles et des maladies chroniques;

√ de gérer leurs relations avec leurs enfants et leurs parents âgés (notamment en ce qui concerne le financement des études postsecondaires et des soins de longue durée, ainsi que les héritages).»

4) L’espérance de vie s’apparente à un «impôt sur l’héritage»

L’augmentation de la longévité est certes une bonne nouvelle. Mais comme le fait remarquer Jacques Attali dans une chronique intitulée À qui profite la vie? (page 162) publiée par L’Express, ce phénomène entraînera un certain nombre de problèmes économiques et financiers. Au XIXe siècle, rappelle-t-il, une femme était considérée comme «vieille» à 30ans et devait renoncer à toute vie sentimentale! Mais l’évolution les mœurs et les progrès de l’hygiène et de la médecine ont changé la donne. Hommes comme femmes peuvent désormais se permettre d’espérer vivre avec leurs petits-enfants, voire leurs arrière-petits-enfants.

Toutefois, avertit l’économiste et essayiste, ce changement fondamental aura bientôt des conséquences «plus incertaines». D’abord, «il faudra travailler beaucoup plus longtemps pour financer une retraite devenue beaucoup plus longue. Ensuite, celui qui vivra ainsi plus vieux consommera, pendant les années supplémentaires qui lui sont accordées, ce qu’il aurait, en d’autres temps, légué à ses héritiers». Autrement dit, «l’allongement de l’espérance de vie fonctionnera, et fonctionne déjà, comme un impôt sur l’héritage». Une situation qui rendra de plus en plus difficile l’achat d’une maison par les jeunes ménages, par exemple, puisqu’ils risqueront d’être déjà à la retraite quand leurs parents décéderont…

Résultat : les coups de pouce accordés aux enfants pour acquérir un bien immobilier ou un fonds de commerce risquent de se faire plus rares. Et si les taux d’intérêt demeurent faibles, le capital des retraités ne leur rapportera pas grand-chose, voire rien du tout. Plus largement, Jacques Attali estime que le fait de vivre plus longtemps «obligera à penser tout autrement le système de valeurs et l’organisation sociale» de la société dans son ensemble. «Pour tirer le meilleur parti de cette évolution, prévoit-il, il faudra bouleverser radicalement nos valeurs», à commencer par notre rapport au temps et à la vieillesse, en admettant par exemple qu’il sera désormais «normal de travailler et d’avoir des enfants jusqu’à 70ans» ou «de vivre une retraite active jusqu’à au moins 90ans».

5) Les travailleurs québécois repoussent déjà l’heure de la retraite

L’attitude des Québécois vient appuyer la théorie de Jacques Attali. En effet, une étude de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) publiée au printemps a relevé une forte augmentation (+ 64%, soit 311000 personnes) du nombre de travailleurs de 55ans et plus de 2005 à 2015. À titre de comparaison, l’emploi chez les 25-54ans a progressé de seulement 2% (60 000 personnes) durant cette période, tandis que chez les 15-24ans, il n’a augmenté que de 4% (20 600 personnes).

Alors qu’en 2005, les jeunes travailleurs étaient plus nombreux sur la scène économique, la tendance s’est inversée depuis 2009. Dans une entrevue accordée au Devoir, Luc Cloutier-Villeneuve, analyste en statistiques du travail à l’ISQ, explique ce phénomène par deux facteurs : le vieillissement de la main-d’œuvre et une participation accrue des 55ans et plus au marché du travail.

Les baby-boomers forment une cohorte «qui est atypique par rapport à celles qui la précédaient, précise-t-il. Donc, c’est normal qu’on observe de gros changements dans le marché du travail.» Mais à partir du moment «où ils vont commencer à quitter le marché du travail, là on va voir un autre phénomène : est-ce que les cohortes qui les suivent auront les mêmes comportements, est-ce qu’elles vont travailler plus longtemps?» L’analyste laisse la question en suspens.