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Ils ont ébranlé la planète. Après leur diffusion, des politiciens ont démissionné, des stars ont vu leur étoile pâlir et des banquiers ont dû rendre des comptes. En entrevue avec Conseiller, l’un des journalistes derrière les Panama Papers revient sur l’histoire rocambolesque qui a mis la hache dans tout un système d’évasion fiscale.

Facile d’avoir un compte offshore : on ouvre un bureau dans un pays fiscalement accommodant, comme les Bahamas, les Îles Vierges britanniques ou le Panama, et on y envoie l’argent que l’on voudrait soustraire au regard désapprobateur du fisc de sa propre contrée. Le tout par l’entremise d’une étude légale peu scrupuleuse.

C’est le détail de plus de 200 000 dossiers de ce genre sur lequel le journaliste allemand Bastian Obermayer a mis la main, un soir de 2014. Les fameux Panama Papers, dont Obermayer et son collègue Frederick Obermaier relatent l’histoire dans Le secret le mieux gardé du monde.

Bastian Obermayer et Frederik Obermaier. (Photo : Stephanie Füssenich)
Bastian Obermayer et Frederick Obermaier. (Photo : Stephanie Füssenich)

« Une source me contacte et me demande si je suis intéressé par des données », raconte le journaliste, joint au téléphone à son bureau du quotidien munichois Süddeutsche Zeitung.

Il s’attend à recevoir quelques dizaines de documents hâtivement numérisés. Mais voilà qu’il a plutôt affaire à des fichiers détaillant des transactions de l’ex-présidente argentine Cristina Kirchner pour faire sortir de l’argent de son pays. Au total, 123 entreprises à l’activité fictive, des millions de dollars qui y circulent et un point commun : le cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca.

« J’en ai plus. Beaucoup plus », écrit sa source dans ce premier envoi.

« Je ne m’attendais pas à ça », explique Bastian Obermayer.

Et la suite a de quoi le surprendre encore plus. C’est l’équivalent de plus de 600 DVD de données – des millions de courriels et de documents PDF — qui lui sont transmis au cours des mois suivants par une source anonyme.

GARDER LE SECRET

« Le plus dur, pendant notre enquête, c’était l’attente », relate Bastian Obermayer.

En effet, au fil de leurs recherches dans la base de données, les journalistes découvrent toujours plus d’informations potentiellement explosives, sans pouvoir les révéler pour ne pas nuire à l’enquête, qui durera un an. L’acteur Jackie Chan, l’étoile européenne de soccer Lionel Messi et le chef d’État russe Vladimir Poutine, par exemple, sont tous clients de Mossack Fonseca.

« Nous avions aussi une peur chronique qu’un collègue fasse une erreur et évente l’histoire, mettant notre source en danger », poursuit M. Obermayer, selon qui cette dernière court encore aujourd’hui un péril mortel.

secret_livre_panama_papersSUR LES TRACES DU 1 %

Le livre d’Obermayer et Obermaier explique les procédés permettant aux grandes fortunes — et aux filous et dictateurs de tout acabit — de dissimuler tranquillement leur argent là où personne n’ira regarder.

Et Mossack Fonseca ne serait que la pointe de l’iceberg.

« Il y a au moins une dizaine d’autres grands cabinets d’avocats qui offrent ce genre de service à leurs clients. Encore aujourd’hui, on a du mal à cerner l’ampleur du phénomène », souligne le journaliste.

L’ouvrage montre ainsi comment la HSBC aurait facilité les activités d’évasion fiscale de ses clients en créant pour eux 2 300 société-écrans. UBS et Crédit Suisse, plus modestes, n’en auraient qu’un millier chacune à leur actif.

Les auteurs expliquent aussi comment des dictateurs comme le Congolais Kabila ou le Syrien el-Assad peuvent traiter à l’étranger grâce à des prête-noms utilisés pour enregistrer une société anonyme, laquelle bénéficie de revenus provenant d’une fondation anonyme…

Le tout suivant les conseils de Mossack Fonseca, d’où émanent les quelque 11 millions de pièces documentaires couvrant près de quatre décennies de transactions offshore qui sont parvenues aux journalistes.

ET LA SUITE?

Avec leur travail, les journalistes ont bon espoir d’avoir ouvert une solide brèche dans le mur entourant le cabinet d’avocats.

« Il est dans le pétrin depuis la publication des Panama Papers. Jusqu’à maintenant, il a fermé six bureaux et son service de banque privée, et des enquêtes ont été ouvertes sur lui dans plusieurs pays », relate Bastian Obermayer.

Si l’étude légale risque bien de mourir, « il reste encore à voir ce qui sera fait pour changer le système ».

La solution? « Il faut davantage de transparence. Nous avons vu tellement de bandits, de trafiquants de drogues et d’armes, de fraudeurs, de banquiers peu scrupuleux et de groupes terroristes utiliser ces stratagèmes. La meilleure arme contre eux est de lever le voile sur leurs activités », estime le journaliste.

Se défendant d’être un militant anti-paradis fiscaux, Bastian Obermayer n’en écrit pas moins, en épilogue de son livre, que « les règles d’une société […] perdent leur sens si elles ne s’appliquent pas à ceux qui […] sont en mesure de les contourner ».

Le secret le mieux gardé du monde, Bastian Obermayer et Frederick Obermaier, Seuil, 2016.