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Y a-t-il un pilote dans l’avion de la finance? Pas si l’on se fie au journaliste néerlandais Joris Luyendijk… et aux 200 travailleurs du secteur qui se sont confiés à lui lors de son enquête sur la finance britannique.

L’industrie vole à l’aveugle vers la prochaine grande crise financière, qu’elle ne verra pas plus venir que la précédente en raison de son organisation dysfonctionnelle, conclut-il dans Plongée en eau trouble – Enquête explosive chez les banquiers, ouvrage récemment publié en français.

Pendant un an et demi, plus de 200 travailleurs de la City de Londres lui ont révélé leurs secrets sous le couvert de l’anonymat. Le journaliste des Pays-Bas rapportait ses trouvailles sur un blogue pour le quotidien britannique The Guardian afin d’informer le public, mais aussi inciter d’autres travailleurs du secteur financier à se confier à lui.

« Comme nous l’avons vu, « too big to fail » signifie en réalité que c’est le contribuable qui supporte une bonne part de ce risque. »

– page 86

Joris Luyendijk Crédit : Jelmer de Haas
Joris Luyendijk
Crédit : Jelmer de Haas

L’ARGENT N’A PAS D’ODEUR

Au cœur de cette enquête, une question de fond : qu’est-ce qui a causé la crise financière de 2008? Pourrait-elle se reproduire aujourd’hui? Joris Luyendijk ne s’intéresse pas tant à la mécanique de la crise, que l’on connaît assez bien aujourd’hui, qu’à ses causes profondes.

Beaucoup ont eu le jugement facile. Pour eux, les banquiers et autres financiers sont des êtres sans scrupules dominés par l’appât du gain, amoralité qui a provoqué le dérapage de 2008.

Force est d’admettre que certains témoignages ne donnent pas une belle image du secteur. Un trader londonien raconte que le 11 septembre 2001, après que le premier avion se soit écrasé sur le World Trade Center, il s’est précipité pour vendre des actions d’assureurs et de compagnies aériennes lorsqu’il a compris qu’il s’agissait d’une attaque terroriste. Il avoue lui-même avoir gagné plus d’argent que jamais et s’être rappelé seulement plus tard qu’il avait des amis qui travaillaient dans les tours jumelles.

Mais Joris Luyendijk dépasse rapidement le cliché des banquiers affamés d’argent. Ce qui ressort des entrevues n’est pas tant un problème moral ou de personnalité qu’un problème systémique. Tout est axé sur la maximisation des profits. Les travailleurs peuvent être congédiés à tout moment et ont donc un horizon à très courte vue, tout comme les actionnaires à la recherche de rendement.

« Votre horizon ne peut pas dépasser cinq minutes puisque c’est le temps qu’il faut pour vous mettre à la porte. […] Il n’y a ni loyauté ni continuité. »

– page 105

Pour le journaliste, cela provient en grande partie de l’évolution de la structure des institutions financières depuis les années 1980. Le décloisonnement des activités a entraîné l’éclosion des grandes banques, lesquelles sont elles-mêmes entrées en Bourse. Auparavant, les banquiers d’investissement et les traders travaillaient pour de plus petites firmes, souvent détenues par eux-mêmes ou leurs patrons, et non pas des actionnaires qu’ils ne connaissaient pas. Si le cabinet faisait faillite, c’est donc eux qui y perdaient, ce qui mettait les risques en perspective.

Désormais, ils investissent les fonds de lointains actionnaires. À la City, un adage veut que ce soit toujours « l’argent des autres ». Et comme les travailleurs sont souvent payés en actions, ils ont tout intérêt à faire monter le cours de l’entreprise à court terme, sans égard pour la viabilité de la banque à long terme, souligne M. Luyendijk. C’est exactement ce qui s’est produit avec les célèbres « papiers commerciaux » et autres produits financiers toxiques qui ont fait déraper la finance en 2008.

« Très peu de gens, hors du monde de la finance, semblent au courant que la vie telle que nous la connaissons a failli disparaître en 2008. »

– page 171

LA CONFORMITÉ DÉGRIFFÉE

Cela ne serait pas si dramatique si des contrôles suffisants permettaient de limiter l’impact des mauvaises décisions ou des produits toxiques. Mais la crise de 2008 a fait la démonstration éclatante de leur échec, souligne le journaliste. Les banquiers d’investissement qui ont élaboré des produits financiers trop complexes, ceux qui les ont vendus, ceux qui conseillaient les clients sur la qualité de ces actifs, les agences de notation, tout le monde a travaillé dans le même sens et sans les cloisons nécessaires pour éviter le drame, peut-on lire dans les pages de son enquête.

Le journaliste n’est d’ailleurs pas tendre envers les divisions de gestion de risque, qui sont là pour rassurer les actionnaires, les États et les citoyens, mais restent au bout du compte plutôt inefficaces, croit-il.

« Personne ne défie jamais le front office [l’équipe des opérateurs de marché]. Ça n’est jamais arrivé devant moi », soutient un responsable de la conformité dans son ouvrage. « Les banquiers voient le service de la conformité comme certains footballeurs perçoivent les juges de ligne : de pauvres types qui courent le long d’une ligne et empêchent les joueurs de marquer », confie une autre.

« Je suis convaincu que si l’on envoyait tous les employés de la City sur une île déserte et qu’on les remplaçait par 250 000 autres personnes, on constaterait très vite le même genre d’abus et de dysfonctionnements. Le problème vient du système, et au lieu d’accuser des banquiers d’obéir aux incitations perverses, nous devrions consacrer notre temps à éliminer ces incitatifs. »

– page 253

Le portrait que présente Joris Luyendijk n’est pas rassurant. Selon lui, rien n’a vraiment changé, bien que l’on ait fait grand cas du resserrement des règles. Le système financier est toujours gouverné par la même culture de la compétition et du profit et peuplé d’entreprises géantes qui se sentent invulnérables, affirme-t-il.

Quant au pouvoir politique, il semble impuissant à discipliner une finance devenue internationale, qui peut se déplacer facilement lorsque les règles d’un État deviennent trop contraignantes. Personne, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du système financier, ne semble capable de le diriger en s’appuyant sur une vision à long terme. « Le cockpit de l’avion est vide… », conclut l’auteur.
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Plongée en eau trouble – Enquête explosive chez les banquiers, Joris Luyendijk, Plon, 2016, 272 pages.

Les quatre solutions de Joris Luyendijk

  1. Diviser les activités des banques pour qu’elles forment de plus petites unités, ni trop grosses ni trop complexes pour faire faillite.
  2. Séparer les activités qui génèrent des conflits d’intérêts (par exemple, le trading et la gestion d’actifs ou la banque commerciale et la banque d’investissement).
  3. Interdire les produits financiers trop complexes pour être compris par les acheteurs.
  4. Adopter la notion de pénalités, aux côtés des bonis, pour que tout le monde soit concerné par les risques.