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Cela fait des années que l’on se préoccupe de la retraite des baby-boomers. Mais a-t-on vraiment le choix? Ces épargnants aujourd’hui âgés de 50 à 68 ans constituent une part importante de la clientèle. Au Québec, cela représente un groupe de près de deux millions de personnes.

Les taux d’intérêt ayant atteint un plancher historique au cours des trois dernières années, il est inévitable qu’ils connaissent une remontée à un rythme plus ou moins rapide. Quel en sera l’impact sur les baby-boomers et leurs finances personnelles? Est-ce que cette hausse va faciliter leur passage à la retraite ou y nuire?

Une bonne nouvelle pour les épargnants

Un retour des taux d’intérêt à des valeurs plus habituelles sera globalement une bonne nouvelle pour les épargnants. Les portefeuilles d’investissement des baby-boomers étant constitués en grande partie de titres à revenu fixe, ces investisseurs pourront acquérir à nouveau des obligations affichant un rendement intéressant. Le temps où un simple compte d’épargne d’une banque en ligne comme ING Direct affichait un rendement annuel de 3,75 % semble très éloigné, pourtant cela remonte seulement à 2007.

« Une hausse des taux sera une bonne chose pour les baby-boomers, puisqu’à l’étape où ils en sont dans leur cycle de vie, ce sont plutôt des épargnants que des emprunteurs. Les bas taux observés entre 2009 et 2011 étaient bénéfiques plutôt pour les jeunes ménages, qui ont ainsi pu accéder à la propriété », souligne Sébastien Lavoie, économiste en chef adjoint à la Banque Laurentienne. L’économiste précise qu’en attendant la hausse des taux, il est préférable de choisir des obligations à très brève échéance, un ou deux ans par exemple.

Ma maison, j’y tiens!

Vendre sa résidence alors que le marché immobilier est à son sommet, pour ensuite acheter un condo plus petit, ou encore devenir locataire : sur papier, la stratégie peut sembler bonne si l’on anticipe une remontée prononcée des taux d’intérêt dans les prochaines années, laquelle aurait un impact négatif sur le marché immobilier. Mais ce scénario se heurte à deux obstacles de taille : l’incertitude quant à l’avenir du marché immobilier canadien et les aspirations des baby-boomers…

L’Association provinciale des constructeurs d’habitations du Québec (APCHQ) s’est penchée sur le comportement de cette classe d’âge quant à leur habitation. « Il y a une vingtaine d’années, on croyait que les gens délaisseraient leur résidence et iraient vers d’autres types de logements. Ce que l’on a compris récemment, c’est que le choix de la très grande majorité des baby-boomers vieillissants est de rester dans leur domicile le plus longtemps possible », affirme François Bernier, directeur du Service économique et affaires publiques de l’APCHQ. L’organisation a publié en 2010 une recherche sur cette question, intitulée « Étude exploratoire sur la trajectoire résidentielle des baby-boomers ».

« La maison leur apparaît comme une solution finalement assez économique. Une fois payée, elle ne leur coûte que les taxes, il n’y a pas grand-chose pour battre ça. Plutôt que de payer des frais de condo ou un loyer, ils préfèrent canaliser cet argent-là pour embaucher des gens qui les aident dans les tâches autour de la maison, comme couper le gazon ou nettoyer les fenêtres », observe M. Bernier.

Selon cette même étude, 22 % des baby-boomers étant actuellement propriétaires d’une maison individuelle envisagent encore ce type d’habitation comme prochaine résidence. Seulement 18 % d’entre eux prévoient de s’installer dans un condo ou un loft. La plus grande proportion, soit 43 %, affirment que leur prochain déménagement se fera dans une maison pour retraités. Comme les baby-boomers n’ont pas plus de 68 ans, cette transition ne se fera que dans plusieurs années, sans doute dans une décennie ou plus. En attendant, ils conserveront leur maison actuelle. Que les taux d’intérêt augmentent ou non, peu de baby-boomers feront un choix d’habitation basé essentiellement sur cette variable.

Gare aux dettes…

Certains ménages débutent leur retraite en ayant toujours des dettes, qu’il s’agisse d’une hypothèque ou d’autres dettes liées à la consommation. Pour eux, la hausse des taux pourrait être nuisible.

« Les habitudes de consommation des baby-boomers ont contribué à faire grimper la demande et les prix du logement, leur donnant ainsi un sentiment accru de sécurité financière », observe Chris Buttigieg, directeur principal de l’Institut Info-retraite BMO, dans un rapport publié en 2012. « Au fur et à mesure que les prix de l’immobilier augmentent, les analyses de la valeur nette de la maison sont gonflées. Cela risque d’en inciter plusieurs à se fier à la valeur de leur maison pour financer leur retraite, négligeant de se pencher sur leurs lacunes en matière d’épargne », met en garde le directeur.

Depuis 10 ans, l’immobilier est une catégorie d’actifs qui a très bien performé, surtout si on la compare à d’autres, comme les actions, note pour sa part Clément Gignac, vice-président principal et économiste en chef à l’Industrielle Alliance. Il estime cependant que l’on se trouve désormais dans une zone de surévaluation. Il se réfère notamment aux déclarations du gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, qui en décembre dernier utilisait pour la première fois le terme « surévalué » pour désigner le marché immobilier canadien. « Disons qu’il est peu probable que votre maison, d’ici cinq ans, vaille plus cher qu’aujourd’hui. Il se peut même qu’elle vaille un peu moins cher, dépendamment du secteur géographique », relève-t-il. Il donne donc deux conseils aux baby-boomers dont l’hypothèque constitue encore une portion importante de la valeur de leur maison. D’une part, ils devraient prendre une hypothèque à taux fixe s’ils ont actuellement des taux variables. Et d’autre part, il leur suggère d’accélérer le remboursement du capital restant.

Une transition qui peut faire mal

Nous avons souligné qu’une hausse des taux serait globalement bénéfique aux épargnants. Mais les deux prochaines années pourraient être pénibles pour les portefeuilles des baby-boomers qui sont déjà à la retraite ou qui s’en approchent. Pendant une phase transitoire, la portion en titres à revenu fixe risque en effet d’afficher des rendements très décevants. L’indice obligataire universel DEX au Canada a d’ailleurs fini l’année en territoire négatif, à -1,2 %. Un fait rare, qui a dû surprendre plusieurs clients.

Lorsque les taux d’intérêt augmentent, le prix des obligations négociées sur les marchés diminue automatiquement. Même si les gestionnaires de fonds communs tentent d’anticiper ce phénomène, une remontée des taux est habituellement une période peu favorable aux fonds d’obligations.

Selon Clément Gignac, les conseillers peuvent prendre trois types de mesures pour aider les clients à passer à travers cette période. Premièrement, il est recommandé d’augmenter la proportion des obligations de société au sein du portefeuille à revenu fixe. Le rendement plus élevé de ces titres permettra de contrecarrer, ou à tout le moins d’atténuer, le rendement négatif des autres obligations. C’est une démarche qu’ont déjà entreprise de nombreux gestionnaires de fonds au Canada.

Deuxièmement, le conseiller devrait réduire la durée du portefeuille d’obligations. « Au lieu d’avoir des 10, 20 ou 30 ans, on peut opter pour des obligations à plus courte durée. Avec des obligations d’une échéance entre deux et cinq ans, on est beaucoup moins vulnérable à une normalisation des taux », explique l’économiste. Troisièmement, il est envisageable de modifier la répartition traditionnelle d’actifs au sein du portefeuille, pour privilégier davantage les actions par rapport aux titres à revenu fixe. Par exemple, un couple de baby-boomers en santé pourrait envisager de passer d’une répartition en titres à revenu fixe de 65 % à une répartition de 55 %, en tenant compte bien entendu de sa tolérance au risque.

L’inflation : un moindre souci

Une remontée des taux d’intérêt accompagne en théorie une activité économique plus soutenue, et donc une résurgence de l’inflation, ou à tout le moins des anticipations inflationnistes. Les revenus de placement des retraités ont une valeur réelle moindre dans un contexte d’inflation. Mais cette menace ne semble pas guetter les baby-boomers. D’un côté, la crainte actuelle de la Banque du Canada est plutôt un phénomène de déflation, que l’on constate notamment par une baisse des prix dans les commerces de détail pour tenter d’attirer les clients. De l’autre, l’inflation est un phénomène désormais bien maîtrisé par les autorités monétaires. « L’inflation élevée, ou galopante, est un problème que les banques centrales savent plus facilement gérer. L’inflation trop faible, ça, c’est un peu nouveau », affirme Sébastien Lavoie. Les baby-boomers ne verront donc pas la valeur de leur épargne, accumulée durant toute leur vie active, grugée par une flambée des prix. Reste à voir quelles nouvelles surprises en matière de consommation nous réserve cette génération lorsqu’elle sera bien installée dans ses années de retraite.

Clément Gignac

Les taux : une hausse d’ici 2015

Selon les prévisions des économistes, les taux ne grimperont pas de façon précipitée. Ce sont d’abord les taux à long terme qui augmenteront, car ceux-ci varient selon les anticipations des marchés. Les taux à court terme, fixés par les banques centrales, devraient eux rester stables jusqu’en 2015, selon ce qu’ont annoncé les dirigeants de ces institutions au Canada et aux États-Unis.

« On parle plutôt d’une normalisation des taux d’intérêt, qui se concrétisera sur deux ou trois ans, dit Clément Gignac. On a vécu une période exceptionnelle ces trois dernières années, avec la mise en place de l’assouplissement quantitatif par la Réserve fédérale américaine. C’est un outil qu’elle n’utilise presque jamais. Nous avons même vu des taux réels négatifs. Fin 2012 ou début 2013, il y avait des obligations 10 ans avec un rendement affiché de moins de 2 %, ce qui ne couvre même pas l’inflation », explique-t-il. Mais ce phénomène rare ne sera bientôt qu’un souvenir.