Dans les publicités, les retraités arborent toujours un large sourire, qui laisse apercevoir leurs dents d’un blanc éclatant. On les voit aussi quitter le froid québécois dès les premiers flocons de neige pour passer l’hiver au soleil, avant de revenir au printemps profiter des beaux jours sur les parcours de golf. Mais la réalité pour la grande majorité d’entre eux est toute autre.

Guillaume Hébert est chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). Dans un rapport publié l’an dernier, il a dévoilé que 4 à 6 % des aînés vivaient en dessous du seuil de pauvreté au Québec et que dans certaines villes, jusqu’à la moitié d’entre eux n’atteignaient pas le revenu viable.

Conseiller : Vous faites une différence entre le seuil de pauvreté et le revenu viable; pourquoi?

Guillaume Hébert : Le seuil de pauvreté se mesure aujourd’hui au Canada en fonction de la Mesure du panier de consommation (MPC), à savoir le coût d’un panier de biens et de services minimal. On y inclut la nourriture, l’habillement, les chaussures, le transport et le logement. Les prestations publiques versées par le gouvernement garantissent que chaque retraité vit au moins avec cette somme. À l’IRIS, nous considérons que cela n’est pas suffisant et que les gens doivent non seulement être en mesure de survivre, mais faire un peu plus. Les jeunes doivent pouvoir payer leurs études, les familles prendre quelques jours de vacances et les aînés, disposer d’assez d’argent pour payer leurs frais médicaux. C’est ce que nous appelons le revenu viable.

Si les prestations du gouvernement garantissent à chaque aîné d’avoir au minimum la MPC, comment se fait-il que certains vivent en dessous du seuil de pauvreté?

Il y a des gens qui ne connaissent tout simplement pas l’existence de ces prestations et qui n’en font pas la demande, et ce sont en général ceux qui en auraient le plus besoin.

Concernant le revenu viable, pourquoi dites-vous que dans certaines villes, la moitié des aînés ne l’atteignent pas?

Le revenu viable oscille entre 21 172 $ et 28 534 $ pour une personne seule autonome habitant dans l’une des sept villes québécoises pour lesquelles nous avons fait le calcul. Ces montants sont bien plus élevés que ce que l’on obtient grâce à la Pension de Sécurité de la vieillesse (PSV) et au Supplément de revenu garanti (SRG), à savoir environ 18 000 $. Pour une personne seule vivant à Montréal, le manque à gagner annuel dépasse 5 000 $. Pour arriver à combler cet écart, il ne suffit toutefois pas de simplement trouver une source de revenus équivalant à ce qui manque, puisque les prestations fluctuent selon les revenus. Ainsi à Montréal, il faudrait avoir des revenus autonomes de plus de 14 000 $ pour arriver à obtenir un revenu annuel dépassant le revenu viable d’une personne seule à la retraite.

Pour cela, il y a le Régime des rentes du Québec (RRQ) ou encore les REER.

Les prestations maximales du RRQ pour une retraite débutant à 65 ans couvrent à peine cette différence. Pour y arriver, il faudrait donc travailler jusqu’à 70 ans, et cotiser pendant plus de 35 ans au maximum du salaire assurable, donc être bien rémunéré dès les premières années de travail. Il y a bien une réforme qui a été mise en place ces derniers mois, mais elle n’aura un impact réel qu’en 2060! Quant au REER, on se rend compte qu’ils sont utilisés en grande majorité par les gens qui ont des revenus élevés, soit 80 000 $ et plus. On pourrait aussi évoquer le Régime volontaire d’épargne-retraite (RVER) lancé l’an dernier, mais c’est un véritable échec. Il pourrait concerner 2 millions de personnes, mais seulement 70 000 régimes ont été établis.

Comment l’expliquez-vous?

Tous les systèmes sociaux qui ont fonctionné dans le passé étaient obligatoires et collectifs. Or, tout ce qu’on propose de nouveau est optionnel et individuel. On peut bien inciter les gens à mettre de l’argent de côté pour leur retraite dans 10, 20 ou 30 ans, mais si la voiture tombe en panne et qu’ils en ont besoin pour aller travailler, les économies vont d’abord être utilisées pour cela. Imaginez que quatre personnes sur cinq remboursent encore une hypothèque une fois parvenues à la retraite. En dollars constants, les aînés sont 76 % plus endettés aujourd’hui qu’en l’an 2000. On observe également une hausse de 20 % des faillites personnelles au cours des cinq dernières années.

Le portrait semble plutôt sombre…

Oui, et tant que l’on continuera à croire que les retraités sont des gens qui profitent enfin pleinement de la société des loisirs dont nous rêvions dans les années 70, on ne prendra pas le problème à bras le corps. Le système de retraite au Québec et au Canada est loin d’être un modèle enviable et envié. Il serait temps de regarder le problème en face.

Le point de vue d’André Lacasse,
planificateur financier, conseiller en sécurité financière et représentant en épargne collective à Services financiers Lacasse
C’est un fait, mieux vaut avoir bien préparé sa retraite soi‑même, car les minimums versés par les différents paliers de gouvernement sont loin de permettre de sortir de la pauvreté. Pour cela, André Lacasse ne jure que par le virement automatique.

« J’appelle cela le pilotage automatique, explique-t-il. C’est pour moi l’outil essentiel de la planification de la retraite. Mettre 5 % de sa paie toutes les deux semaines dans ses REER est beaucoup moins difficile que de placer une grosse somme à la fin de l’année, car généralement, on l’a dépensée. »

Planifier. Voilà bien le maître mot. M. Lacasse croit qu’à un moment ou à un autre tout le monde devrait s’asseoir avec un conseiller, discuter de ses objectifs de retraite et les budgétiser.

« Nous disposons aujourd’hui d’outils performants pour faire des projections, indique‑t‑il. Il faut se demander de quel montant d’argent on aura besoin de 65 ans à disons, 90 ans. Le problème, c’est que les gens viennent trop tard. À 59 ans, ça ne nous laisse que quelques années; à 40 ans, on a vingt-cinq ans devant nous pour planifier la retraite. »

André Lacasse admet cependant que c’est tout un travail, car seul un budget assez précis permet de déterminer les futurs besoins du retraité. Selon lui, la règle des 70 % des revenus de travail à la retraite n’est en effet pas efficiente.

« Ça dépend complètement d’une personne à l’autre, conclut-il. Par exemple, il y a des gens qui dépensent autant à la retraite parce qu’ils voyagent beaucoup, et d’autres qui ralentissent vraiment le rythme. Il est très important de s’astreindre à faire cet exercice. »