Alors que le Québec est entré de plain-pied dans une période de pénurie de main‑d’œuvre, les employeurs lorgnent de plus en plus les retraités pour combler leurs besoins. De leur côté, les retraités voient dans le fait de continuer à travailler, un moyen de payer les extra, tout en continuant à être actifs physiquement et mentalement.

Julie Dufresne est la fondatrice d’emploiretraite.ca, un site Internet permettant aux personnes retraitées, ou près de le devenir, de revenir sur le marché du travail ou de trouver un nouvel emploi. Selon elle, les employeurs n’ont plus le choix que de puiser dans ce bassin-là, et ils auraient d’ailleurs bien tort de s’en priver, tant les atouts sont sérieux.

Conseiller : Comment vous est venue l’idée de créer la plateforme emploiretraite.ca?

Julie Dufresne : Avant de prendre leur retraite, les gens parlent souvent d’avoir une retraite active, soit de ne pas arrêter de travailler complètement. Et puis, en fin de compte, très peu le font. Cela m’a interpellée, d’autant que j’entendais souvent de jeunes retraités affirmer qu’ils s’ennuyaient; cette situation m’a également été confirmée par mon conjoint, conseiller en placements dont une grande partie de sa clientèle est à la retraite. Il me disait que certains souhaitaient recommencer à travailler pour s’offrir des voyages, financer les rénovations de leur maison, aider les petits-enfants ou payer les extra. Mais ils ne savaient pas comment s’y prendre.

Rien à voir avec la pénurie de main‑d’œuvre qui frappe le Québec?

Quand j’ai commencé à y réfléchir il y a quatre ans, on ne parlait pas encore de pénurie de main‑d’œuvre, mais c’est certain que je l’avais en tête. La démographie est telle au Québec que je me disais bien qu’un jour, les entreprises allaient manquer de candidats à l’embauche. Le temps que je me lance, on était en plein dedans.

Quels besoins venez-vous combler?

Les retraités sont des personnes dotées d’une vaste expérience et souvent, ils sont partis sans même avoir eu le temps de la transmettre. Pour les employeurs, c’est une manne : ces gens n’ont pas besoin de formation, ils sont plutôt flexibles parce que souvent, ils ne recherchent pas de temps plein et ils ont le goût de partager. C’est très intéressant notamment pour les entreprises qui cherchent à conquérir un nouveau marché. Elles ont besoin de main‑d’œuvre efficace rapidement pour livrer la marchandise, mais l’activité n’est pas forcément régulière.

Vous me parlez surtout des retraités qui ont envie de travailler…

Ce groupe compose environ 55 % des visiteurs du site. Il est certain qu’il y en a une partie qui doit travailler pour subvenir à ses besoins, mais je vois plutôt des personnes qui veulent continuer à être utiles, réfléchir, avoir une vie sociale, partager et briser l’isolement, et pour qui l’argent est un bonus. Je ne veux pas dire par là qu’ils le feraient gratuitement, mais ce n’est pas leur première motivation.

Que trouvent-ils sur emploiretraite.ca qu’ils ne trouveraient pas ailleurs?

Les annonces leur sont destinées. Les employeurs qui affichent ici savent qu’ils ont affaire à une clientèle expérimentée, soit d’un certain âge, et qui ne recherche pas forcément de temps plein. Des personnes qui souvent ne veulent pas non plus avoir la même gamme de responsabilités que pendant leur vie active, donc pas le même niveau de stress.

Par conséquent, on évite l’âgisme…

Oui. Même si je ne veux pas trop amplifier le phénomène de l’âgisme. À toutes les étapes de la carrière, certaines personnes peuvent avoir plus ou moins de difficultés à trouver un emploi. Il ne faut donc pas généraliser. Mais c’est un fait que les employeurs qui affichent sur emploiretraite.ca s’attendent à recruter des candidats plus âgés que la moyenne, et que s’ils visitent ce site, ça ne les dérange pas ou même que c’est ce qu’ils recherchent. Pour les candidats, c’est rassurant. Et puis, tout le site est conçu pour des personnes d’un certain âge. La police par exemple est plus grosse qu’ailleurs puisque la plupart de nos clients sont presbytes!

Quel type d’offres d’emploi proposez-vous?

Nous affichons en moyenne 500 postes par mois. Ils reflètent le marché actuel du travail, mais ceux qui fonctionnent le mieux se situent dans le secteur touristique, les arts et la culture, il y a des postes administratifs, en accueil et en service à la clientèle, également. On offre aussi des emplois en communications, rédaction et traduction, car les candidats ont souvent un très bon niveau de langue, et aussi des postes de commis, comptables et techniciens. Et puis tout ce qui concerne la formation, l’enseignement et le consulting.

Vous proposez vos services à la grandeur du Québec aujourd’hui. Comptez-vous conquérir ensuite le reste du Canada?

Nous commençons à avoir quelques offres en provenance de l’Ontario et du Nouveau‑Brunswick, mais c’est marginal. C’est une piste que nous explorons, mais nous regardons également plus loin. La problématique de la pénurie de main‑d’œuvre va frapper tous les pays industrialisés. Nous avons pris quelques longueurs d’avance, ce qui nous permet d’être prêts à prendre de l’expansion.

Le point de vue de
Sylvain B. Tremblay, vice-président gestion privée à Optimum Gestion de Placements

« Beaucoup de personnes âgées de 70 ans et plus travaillent encore au Québec, souligne M. B. Tremblay. Souvent parce qu’ils le désirent. Ils ont travaillé toute leur vie, ils sont entrepreneurs dans l’âme et ils travailleront jusqu’à leur mort ou presque. »

Selon lui, il s’agit d’une bonne stratégie puisqu’elle permet de décaisser ou de prendre les allocations gouvernementales plus tard et donc, de les faire fructifier. Mais il n’oublie pas que certains continuent à travailler ou retournent sur le marché du travail par nécessité.

« Prenons l’exemple des gens qui viennent de vivre des inondations, illustre-t-il. Certains sont à la retraite, mais n’ont épargné que la valeur de leur maison. Il est assuré que ceux-là vont devoir trouver un emploi pour subvenir à leurs besoins. »

Il insiste donc sur l’importance de diversifier ses sources de revenus à la retraite.

« Trop de gens misent uniquement sur leur bien immobilier, regrette-t-il. Or, celui-ci peut très vite se déprécier. Aujourd’hui, les taux d’intérêt sont bas, alors la valeur des maisons est grande. Mais aussitôt que les taux d’intérêt vont grimper, celle-ci va baisser. Si vous n’avez mis tous vos œufs que dans ce panier-là, il est évident qu’il va falloir trouver une autre source de revenus, et que ça passe bien souvent par l’obligation de travailler. »